Musique triste et émotions agréables

Pourquoi avons-nous plaisir à écouter des musiques pouvant être décrites comme « tristes » ? Et pourquoi ne génèrent-elles pas la même tristesse que celle que nous ressentons dans la « vraie vie » ? Pourquoi génèrent-elles même des émotions agréables et pourquoi aimons-nous parfois nous immerger dans l’écoute de morceaux aux accents mélancoliques ?

Une recherche récente (Kawakami et coll., 2013) s’est attelée à ces questions. Les auteurs s’appuient sur des études antérieures qui opèrent une distinction entre « émotion perçue » (dimension cognitive) et « émotion ressentie » (dimension émotive) : il peut y avoir une relation positive entre émotion perçue et émotion ressentie (ex : se sentir triste à l’écoute d’une musique triste) ou une relation négative (ex : ressentir du plaisir à l’écoute d’une musique triste).

A partir de ces catégorisations, ils ont fait écouter individuellement à 44 personnes - des musiciens et des non-musiciens - des extraits musicaux instrumentaux inconnus d’eux, et leur ont demandé de qualifier, à l’aide d’un tableau d’adjectifs descriptifs, les émotions perçues (« Quel type d’émotion est exprimée par cette musique ? » ) et les émotions ressenties (« Qu’avez-vous ressenti à l’écoute de cette musique ? »). Les extraits étaient proposés en mineur et en majeur, chaque morceau étant transposé à partir de son mode d’origine afin d’en dériver une deuxième version.

Les tonalités mineures ont été perçues comme plus « sombres » ou « tragiques » que les tonalités majeures, mais en tant qu’émotions, elles ont été ressenties à un degré moins intense qu’elles n’ont été perçues. A l’écoute des extraits en mineur, les participants ont davantage ressenti d’émotions « romantiques » (caractérisées par des adjectifs comme : « amoureux », ou « fasciné ») ou « heureuses » (caractérisées par des adjectifs comme « animé », « joyeux », « avec l’envie de danser ») que d’émotions tristes.

Les auteurs proposent la notion d’émotion « vicariante » pour expliquer le fait qu’une musique perçue comme triste puisse être ressentie comme « romantique » et générer une émotion agréable : dans la vie de tous les jours, nous ressentons généralement des émotions – positives ou négatives – en lien avec un objet ou une situation précise qui les fait naître. La tristesse est une émotion négative que nous ne pouvons pas toujours éviter, mais que nous aimerions ne pas avoir à ressentir dans notre quotidien. Cependant, lorsque nous écoutons une musique « triste », nous ne sommes exposés à aucune situation réelle qui serait contenue dans la musique et susceptible de nous attrister. Ainsi, nous n’avons pas besoin d’user de stratégies d’évitement contre les émotions nées de l’écoute d’une musique triste, et pouvons en retirer un plaisir esthétique et des émotions agréables.

Bien sûr, si le morceau en question nous ramène directement à une situation vécue ou à un souvenir triste, si une émotion triste y reste désormais attachée, nous sentirons monter le sentiment de tristesse en association avec le souvenir de la situation : dans certains cas, peut-être aurons-nous même des conduites d’évitement face à certains morceaux dont la charge émotionnelle pourrait nous submerger. C’est pour éviter ce biais que les auteurs ont fait écouter aux participants des extraits qu’ils n’avaient jamais entendus auparavant.

Pour les auteurs, les résultats de l’étude ouvrent la voie vers un nouveau modèle dans l’étude des émotions induites par la musique et constituent un encouragement à creuser la notion d’émotion vicariante, afin de mieux comprendre un aspect peu exploré de notre système émotionnel, à savoir, une sensibilité dépassant la logique purement adaptative d’une réponse aux besoins de l’organisme ou aux menaces de l’environnement.

L’article original: “Sad Music Induces Pleasant Emotion” est paru en ligne dans Frontiers in Psychology 2013; 4: 311, il est consultable gratuitement ici: http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3682130/http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3682130/